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Horace, Satires I 6 | Détaché de toute ambition, de ses misères et de ses fardeaux

mardi 20 décembre 2011, par Danielle Carlès

Mécène, de tous les Lydiens qui sont venus habiter la terre d’Etrurie, aucun n’est plus noble que toi. Tes ancêtres, tant du côté de ta mère que du côté de ton père, ont eu autrefois le commandement de grandes armées. Pour autant il n’est pas dans tes habitudes, comme tant d’autres, de rire au nez des gens sans naissance, comme moi, dont le père est un esclave affranchi. (1-6)

Tu affirmes que peu importe la famille où l’on naît, du moment que l’on possède la noblesse du caractère. C’est parce que tu es convaincu, et tu as raison, que Tullius ne fut pas le premier à devenir un roi puissant en partant d’aussi bas. Avant lui il y avait eu bien des hommes venus de rien, mais à la vie exemplaire, promus aux plus hautes distinctions. Tandis qu’à l’inverse, un Lévinus, de la famille de Valérius qui détrôna Tarquin le Superbe et le poussa à l’exil, n’en a jamais valu un sou de plus, même à l’appréciation du peuple, ce juge que tu connais si bien, coutumier de confier sans réfléchir les charges honorifiques à des gens qui en sont indignes, sottement esclave de la célébrité, bavant d’admiration devant les titres et les portraits. (6-17)

Mais concrètement que devons-nous faire, une fois admis ce point qui nous place si loin du jugement commun ? Car, c’est un fait, le peuple préfèrera toujours confier une charge à un Lévinus plutôt qu’à un homme nouveau, y compris un Décius, et Appius le censeur m’écarterait du Sénat, avec un père qui ne serait pas de naissance libre. Et au fond, cela pourrait sembler juste, pour n’avoir pas su rester tranquille dans ma propre peau. (17-22)

Il arrive cependant que la gloire traîne après elle, enchaînés à son char fulgurant, des hommes sans naissance aussi bien que des nobles. Mais où cela t’a-t-il mené, Tillius, de reprendre le laticlave après l’avoir perdu et de devenir tribun ? La haine qu’on te porte s’en est accrue. Tu en souffrais moins comme simple citoyen. Car, dès qu’on a l’extravagance de chausser les brodequins de cuir noir [1] et de faire tomber le laticlave sur sa poitrine, on ne manque pas d’entendre immédiatement : " Mais qui est donc cet homme ? Et son père, d’où vient-il ?" (23-29)

C’est exactement la même chose qu’avec cette maladie dont souffre Barrus. Comme il a l’obsession qu’on le trouve beau, où qu’il aille, cela incite les jeunes filles à examiner toute sa personne en détail : sa figure, son mollet, son pied, ses dents, ses cheveux. De même, celui qui prend l’engagement de s’occuper de ses concitoyens, de sa ville, de l’empire, de l’Italie, des sanctuaires des dieux oblige tous les mortels à s’intéresser à lui et à enquêter sur son père, à vérifier qu’il ne déroge pas à cause d’une mère de modeste naissance. (30-37)

"Alors toi, fils de Dama le Syrien [2] ou de Dionysius [3], tu oses faire jeter un citoyen du haut de la roche Tarpéienne ou le livrer au fouet de Cadmus ?" - "Eh là ! Mon collègue Novius est un degré en-dessous de moi : car il a aujourd’hui l’état que mon père avait déjà." - "Et pour ça tu crois être un Paulus ou un Messala ? Novius au moins, si deux cents charrettes et trois convois funèbres se rencontrent sur le forum, poussera de la voix jusqu’à couvrir les cors et les trompettes. Voilà au moins de quoi retenir notre attention !" (38-44)

Maintenant je reviens à mon cas, moi qui suis le fils d’un esclave affranchi, et ce fils d’un esclave affranchi, tout le monde le met en pièce, aujourd’hui parce que tu me reçois à ta table, Mécène, mais déjà hier quand j’avais une légion sous mes ordres, avec le titre de tribun. Ceci toutefois ne se compare pas à cela. On pourrait à la rigueur m’envier avec quelque raison une charge honorifique, mais pas ton amitié, surtout quand on sait combien tu es attentif à n’admettre auprès de toi que des gens honnêtes, éloignés de toute ambition malsaine. (45-52)

La chance n’est pour rien dans le bonheur d’être devenu ton ami, je peux l’affirmer. Car ce n’est pas le hasard qui t’a conduit à moi. Un jour, Virgile, cet homme excellent, puis Varius t’ont parlé de moi. Quand je me suis trouvé devant toi, j’ai bafouillé quelques mots : la timidité m’a laissé sans parole, m’interdisant une plus longue présentation. Je ne raconte pas que j’ai un illustre père, que je monte un cheval de Saturium pour faire le tour de mes propriétés. Je dis ce que je suis. Toi, tu ne réponds presque rien, comme à ton habitude. Je m’en vais. Et neuf mois plus tard, tu me rappelles et tu m’invites à devenir l’un de tes amis. (52-62)

J’attache un grand prix au fait de t’avoir plu, à toi pour qui le critère de l’honneur ou de la honte n’est pas un père au nom prestigieux, mais l’honnêteté du cœur et de la conduite. Pourtant, si ma nature, droite par ailleurs, n’est entachée que d’un petit nombre de défauts médiocrement graves - comme des verrues bien regrettables parsemées sur un corps d’excellente constitution - , si personne ne peut vraiment m’accuser de cupidité, de bassesse ou de débauche, si, pour faire mon propre éloge, je mène une vie honnête et sans reproche, aimé de mes amis, c’est bien grâce à mon père. (62-71)

Il ne possédait qu’un pauvre petit bien, mais il refusa de m’envoyer à l’école de Flavius où se rendait la digne progéniture des dignes centurions, cassette et tablette à écrire sur l’épaule gauche, pour huit écus de bronze, payables chaque mois à la date des Ides. J’étais encore tout enfant quand il osa venir s’installer à Rome avec moi pour me faire donner une instruction digne d’un fils de chevalier ou de sénateur. Qui remarquait, au milieu de ce public distingué, ma tenue et les esclaves de ma suite, pouvait croire que ces dépenses reposaient sur une fortune ancestrale. Lui-même ne me quittait pas, il faisait avec moi le tour des précepteurs, il veillait sur moi, gardien absolument incorruptible. (71-82)

Est-il besoin d’en dire plus ? Il préserva mon innocence, qui est le premier degré sur le chemin de la vertu, non seulement en m’écartant de tout acte répréhensible, mais aussi de toute vexation déshonorante. Et en cela il n’était pas guidé par la peur qu’on lui reproche un jour mes maigres revenus de crieur public ou d’agent de recouvrement, comme il l’avait été lui-même. Quant à moi jamais je ne m’en serais plaint. Bien au contraire j’y vois un motif supplémentaire de faire aujourd’hui son éloge et de lui témoigner ma reconnaissance. (82-88)

Tant que je serai sain d’esprit, je ne regretterai pas d’avoir eu un père comme lui. Jamais je ne dirais comme disent la plupart, en forme d’excuse, que ce n’est pas leur faute, s’ils n’ont pas eu des parents de naissance libre et une famille en vue. Je suis bien loin des propos et des raisonnements de ces gens-là. (89-93)

Imaginons en effet que la nature nous invite, au bout d’un certain nombre d’années, à revenir sur notre vie passée et à nous choisir d’autres parents, chacun se décidant librement en fonction de ce qu’il juge le plus favorable. Content avec les miens, je ne leur préfèrerais pas une famille possédant l’honneur des faisceaux et des chaises curules. Aux yeux du public, je passe pour un fou. Mais tu y verras peut-être du bon sens, puisque ce que je refuserais c’est un fardeau encombrant que rien ne m’a jamais préparé à supporter. (93-99)

Car du jour au lendemain, il me faudrait songer à réunir une fortune plus grande, multiplier les compliments, traîner toujours derrière moi en escorte un tel ou un tel, avec interdiction de partir tout seul en voyage ou à la campagne, entretenir un plus grand nombre de garçons d’écurie et de chevaux d’attelage, me déplacer à la tête d’un convoi de chariots. Tandis qu’aujourd’hui je peux, si l’envie me prend, aller jusqu’à Tarente sur un modeste bidet courbant l’échine sous le poids du bagage, pliant les jarrets sous celui de son cavalier. Et personne ne songera à me le reprocher en y voyant de l’avarice, comme on le fait avec toi, Tillius, maintenant que tu es devenu préteur, quand tu prends la route de Tibur avec une petite suite de cinq esclaves portant ton pot pour le vin et ton pot pour la nuit. (100-109)

Voilà pourquoi ma vie présente sur la tienne mille et un avantages, illustre sénateur. Tout seul, je vais partout où j’ai envie d’aller. Je demande le prix des légumes et du blé, je passe en flânant au milieu des charlatans qui tiennent boutique à côté du Cirque, je fréquente le Forum aux petites heures du soir, je m’arrête pour écouter les devins. De là je rentre chez moi pour y trouver une marmite de poireau et de pois-chiches, avec une galette. Le repas est servi par trois esclaves. Sur un plateau de marbre blanc, deux coupes et un cyathe, à côté une cuvette ordinaire, une burette avec une patère, de la vaisselle campanienne. [4] Puis je vais dormir, sans aucune inquiétude, car je n’ai pas besoin de me lever tôt le lendemain pour aller retrouver Marsyas montrant qu’il ne supporte pas la figure du dernier des Novius. (110-121)

Je paresse au lit jusque vers la quatrième heure. Après quoi je vaque sans contrainte ou bien, quand j’ai épuisé le plaisir de lire ou d’écrire en silence, je me fais masser avec de l’huile, mais certainement pas comme ce porc de Natta, qui récupère ce qui reste dans les lampes. Et quand je me suis bien fatigué, que le soleil tape plus fort et me prévient qu’il est temps d’aller aux bains, je laisse le Champ de Mars et le jeu de balle. Je vais manger, sans excès, juste de quoi faire taire un ventre vide et l’empêcher de gâcher le reste de la journée, puis j’occupe chez moi mon loisir. (122-128)

Voilà la vie d’un homme détaché de toute ambition, de ses misères et de ses fardeaux. Je suis largement dédommagé, car cette vie-là est bien plus douce que si j’avais eu un aïeul, un père et un oncle questeurs. (128-131)


Les Satires d’Horace sont des papiers d’actualité ... d’il y a deux millénaires. Il est souvent utile de savoir qui sont les personnages mis en scène ou simplement évoqués dans le texte pour suivre les arguments. Pour cela vous pouvez parcourir les notes et les mots-clés avant de vous engager dans la lecture de la traduction, ou vous y reporter après.


[1 Brodequins de cuir noir et laticlave font partie de la panoplie du sénateur. Un brodequin prend le pied et le mollet. Au temps d’Horace, les sénateurs les portent noirs, l’empereur rouges et les magistrats curules dorés.

[2Syri "le Syrien" évoque immédiatement une origine servile. Il y avait beaucoup d’esclaves syriens à Rome, peu estimés.

[3 Le nom évoque également un affranchi ou un esclave d’origine orientale.

[4Deux coupes (poculum) et un cyathe (cyathus), une cuvette (echinus), une burette (gutus ou guttus), une patère (patera), de la vaisselle campanienne (Campana supellex).
Poculum est le nom générique des coupes à boire. Il y en a deux, alors qu’Horace dîne seul, sans doute une pour l’eau, une autre pour le vin.
Un cyathe est une sorte de louche pour puiser un liquide (par exemple dans une amphore ou un cratère) et le verser dans les coupes.
Echinus désigne d’abord un "oursin". Il s’agit ici semble-t-il d’un genre de bassin, de cuvette, soit pour laver les mains, soit pour rincer les verres.
Guttus est une "burette", permettant de faire couler goutte à goutte de l’huile ou du parfum.
Patera est une coupe évasée, sans pied et sans anses, dont l’usage est rituel, pour les libations et non pour la boisson.
On fabriquait en Campanie des bronzes et de la céramique. Il s’agit plutôt ici de céramiques.

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